Le paysage du cap de Creus peut sembler austère : montagnes dénudées, maquis bas, falaises et plantes qui surgissent des fissures de la roche. Mais cette apparente rudesse est précisément ce qui le rend exceptionnel.
Pour comprendre la flore de Cadaqués, il faut d'abord regarder ce qui se trouve sous ses racines : une géologie extraordinaire, transformée pendant des centaines de millions d'années puis sculptée par la mer et la tramontane.
Une histoire écrite dans la roche
Le cap de Creus fait partie de la zone axiale des Pyrénées et conserve des roches très anciennes, issues de matériaux du Paléozoïque.
Au cours des grands processus géologiques qui ont transformé cette région, d'anciens sédiments ont été soumis à de fortes pressions et températures et se sont convertis en roches métamorphiques, principalement des schistes et des gneiss, mais aussi des marbres dans certains secteurs.
L'une des caractéristiques les plus spectaculaires du cap de Creus est précisément la déformation de ces roches. Par endroits, les strates apparaissent plissées, ondulées et tordues, comme si la pierre avait été modelée alors qu'elle était encore souple.
Parmi les schistes sombres apparaissent aussi des filons de pegmatite, généralement plus clairs, qui traversent la roche et accentuent visuellement ces formes.
Le résultat est un paysage où, en quelques mètres, nous pouvons contempler des processus géologiques qui ont eu besoin de millions d'années pour se produire.
Quand l'érosion transforme la roche en sculpture
Puis d'autres sculpteurs sont arrivés : l'eau, le sel et le vent.
La résistance différente des matériaux face à l'érosion a peu à peu engendré des cavités, des surfaces irrégulières et des formes extraordinaires. Dans les schistes, on remarque de petites cavités qui peuvent rappeler un rayon de miel, tandis que dans d'autres roches peuvent se développer des cavités plus grandes appelées tafoni.
C'est particulièrement visible sur le site de Tudela, où l'érosion a produit des formes que l'imagination humaine a fini par identifier à des animaux et à d'autres figures.
Certaines de ces sculptures naturelles ont même reçu un nom propre.
Et cette géologie n'est pas simplement le décor sur lequel poussent les plantes. Elle conditionne directement la végétation qui peut y vivre.
Grandir contre la tramontane
Si la roche explique une partie des formes de Cadaqués, la tramontane en explique bien d'autres.
Les plantes qui vivent dans les secteurs les plus exposés du cap de Creus doivent supporter des épisodes de vent très intense, la sécheresse estivale, des sols rares et pauvres et, près de la mer, une forte concentration de sel transportée par les aérosols marins.
Dans ces conditions, beaucoup grandir peut devenir un désavantage.
C'est pourquoi l'on trouve une végétation basse, des plantes compactes, des feuilles petites ou résistantes et des formes arrondies capables d'offrir moins de surface au vent et de réduire la perte d'eau.
L'un des exemples les plus parlants est le coussin de nonne (Astragalus massiliensis), qui adopte une forme basse, dense et arrondie.
La même force qui, pendant des millénaires, a contribué à éroder les roches a fini par conditionner aussi la forme des plantes qui poussent entre elles.
Le règne des maquis
Bien qu'il y ait des arbres, les grandes forêts ne sont pas le paysage végétal caractéristique des environs de Cadaqués.
Une grande partie du territoire est occupée par des maquis, des garrigues et des broussailles méditerranéennes, avec des espèces extraordinairement bien adaptées à la sécheresse et au vent.
On y trouve le lentisque (Pistacia lentiscus), le genévrier cade (Juniperus oxycedrus), différentes espèces de bruyère, des cistes et le calicotome épineux, parmi bien d'autres.
Le cade a en outre un lien curieux avec le nom de Cadaqués. L'une des hypothèses étymologiques propose que le toponyme pourrait être lié à l'abondance de cette plante et aux mots cadaquer ou cadaquers. Ce n'est cependant pas une étymologie démontrée : l'origine du nom de Cadaqués reste débattue et d'autres interprétations existent.
De petites fleurs sur un territoire difficile
Lorsque l'on s'approche de cette végétation apparemment austère, on découvre une diversité qui passe souvent inaperçue de loin.
Entre roches et maquis apparaissent des fleurs blanches, jaunes, roses et violacées, beaucoup de dimensions modestes et parfaitement adaptées au climat méditerranéen.
L'une d'elles est Daucus carota subsp. hispanicus, une plante de la famille des apiacées qui forme de grandes ombelles de petites fleurs blanches. C'est précisément l'une des espèces que l'on peut observer au cap de Creus.
D'autres plantes emplissent ponctuellement le paysage de couleur et attirent de nombreux insectes. Les fleurs et les coléoptères que l'on y trouve rappellent que cette végétation, malgré son aspect résistant et rude, fait partie d'un écosystème extrêmement actif.
Une flore qui n'existe nulle part ailleurs
La plus grande singularité botanique apparaît dans les zones les plus proches du littoral.
Ici, la combinaison de tramontane, salinité, roche et conditions climatiques extrêmes a favorisé des communautés végétales très spécialisées. La Generalitat considère la végétation littorale du cap de Creus comme particulièrement précieuse et souligne que certaines de ces communautés n'ont pas d'équivalent ailleurs sur le littoral catalan.
Parmi les espèces caractéristiques, on trouve l'arméria du Roussillon (Armeria ruscinonensis) et le statice Limonium tremolsii.
Mais la plante la plus exceptionnelle est probablement Seseli farrenyi.
Il s'agit d'une espèce endémique du cap de Creus : sa répartition mondiale est limitée à une aire extraordinairement petite de ce territoire. C'est une espèce protégée et un magnifique exemple de la façon dont des conditions environnementales très particulières peuvent donner naissance à des formes de vie tout aussi particulières.
Le plus extraordinaire n'est pas toujours le plus visible.
Un paysage modifié pendant des siècles
Ce serait toutefois une erreur d'imaginer les montagnes qui entourent Cadaqués comme un territoire ayant toujours eu l'aspect actuel.
Pendant des siècles, les hommes ont eux aussi profondément transformé ce paysage.
La nécessité d'obtenir des terres cultivables a conduit à construire des terrasses soutenues par des murs en pierre sèche, surtout destinées à la vigne et à l'olivier. Aujourd'hui encore, ces murs parcourent les montagnes et constituent l'une des traces les plus évidentes de la relation entre les hommes et un territoire difficile à cultiver.
L'abandon progressif de nombreuses terres agricoles a permis à la végétation spontanée de les reconquérir. Les incendies, le pâturage et d'autres activités humaines ont également contribué à créer la mosaïque végétale que nous contemplons aujourd'hui.
Le paysage actuel est donc le résultat de la géologie, du climat et de l'activité humaine superposés pendant des siècles.
Des plantes venues de loin
Et il y a encore une autre couche dans cette histoire.
Certaines plantes que l'on associe aujourd'hui immédiatement au paysage méditerranéen ne sont pas originaires de la Méditerranée.
C'est le cas du figuier de Barbarie (Opuntia), originaire d'Amérique et introduit en Europe après les contacts avec le continent américain.
On peut aujourd'hui le trouver poussant tout près de la mer, entre les roches, les talus et les terrains secs, au point que sa silhouette s'est intégrée visuellement à de nombreux paysages de la côte.
Sa présence nous rappelle qu'un paysage n'est pas une photographie immobile de la nature : il change aussi avec les hommes, les cultures, les échanges et le passage du temps.
Une beauté faite de résistance
La meilleure façon de comprendre la flore de Cadaqués est peut-être de cesser d'y chercher l'exubérance.
Sa beauté est autre.
C'est celle d'une plante qui parvient à s'enraciner dans une fissure. Celle d'un arbuste qui pousse au ras du sol pour résister à la tramontane. Celle d'une petite espèce qui n'existe que dans ce coin du monde.
Et c'est aussi celle de roches anciennes, plissées et déformées, que le vent, le sel et la mer ont continué de transformer pendant des millions d'années.
Au cap de Creus, roche et végétation ne sont pas deux paysages différents. Ils font partie d'une même histoire.






