• 29 juillet 2026
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  • Gastronomie

Cadaqués et les oliviers : un paysage construit pierre après pierre

L’histoire d’une communauté qui transforma une terre abrupte en un paysage agricole de pierre sèche, de vignes et d’oliveraies.

Entre la mer et une terre difficile

Vue depuis la mer, Cadaqués semble appartenir entièrement au monde maritime : barques, maisons blanches, pêcheurs et petites criques. Pourtant, pendant des siècles, ses habitants ne vécurent pas uniquement de la mer. Ils durent également conquérir une terre abrupte, sèche et pierreuse pour y cultiver la vigne et l’olivier.

L’isolement géographique de Cadaqués, séparé de la plaine de l’Empordà par la montagne du Pení, obligea ses habitants à combiner différentes formes de subsistance. Ils pêchaient, naviguaient et commerçaient, mais cultivaient aussi tout ce qui pouvait s’adapter au vent, au manque d’eau et aux sols pauvres.

Un document de 1030 mentionne déjà la présence de vignes, de pêcheurs, de ports et de criques dans la péninsule du cap de Creus. Il ne permet pas de préciser quand commença la culture systématique de l’olivier, mais il prouve que l’agriculture faisait partie de la vie locale dès le Moyen Âge.

L’olivier était particulièrement adapté à ce territoire : il résiste à la sécheresse, s’enracine dans des sols peu profonds et supporte les rudes conditions méditerranéennes. Malgré cela, le planter sur les pentes de Cadaqués exigeait un travail considérable.

La civilisation des murs en pierre sèche

La montagne n’offrait aucune surface plane à cultiver. Pour en créer, des générations de Cadaquesencs construisirent des kilomètres de murs avec des fragments d’ardoise locale, posés les uns sur les autres sans ciment ni mortier.

Ces murs formaient les feixes, ou terrasses agricoles, également appelées travesseres dans le parler local. Ils permettaient de retenir la terre fertile, de freiner l’érosion, de canaliser l’eau et de créer de petites surfaces où planter vignes et oliviers.

À côté des terrasses furent édifiés des cabanes pour ranger les outils et s’abriter, ainsi que des escaliers, des réservoirs d’eau, des puits, des chemins et des clopers, amas formés avec les pierres excédentaires. Le résultat fut une architecture rurale complète, construite presque exclusivement avec la pierre extraite du terrain lui-même.

Josep Pla appela ce système la « civilisation des murs en pierre sèche ». Le territoire que nous contemplons aujourd’hui comme un paysage naturel fut, pendant des siècles, une construction collective réalisée pierre après pierre.

D’abord la vigne, puis les oliviers

Pendant une grande partie des XVIIIe et XIXe siècles, la viticulture fut, avec la pêche, l’une des activités économiques fondamentales de Cadaqués. Bon nombre des terrasses que nous associons aujourd’hui aux oliviers furent initialement construites pour y planter des ceps.

La situation changea avec l’arrivée du phylloxéra. Le fléau pénétra en Catalogne par l’Alt Empordà en 1879 et atteignit Cadaqués vers 1883, détruisant une grande partie des vignobles. Le choc fut particulièrement grave, car cultiver ces pentes exigeait beaucoup d’efforts pour des rendements limités.

Certaines vignes furent replantées, mais d’autres terrasses furent occupées par des oliviers, plus résistants et plus longévifs. Les olivassos — mot de Cadaqués désignant une oliveraie ou un lieu planté d’oliviers — s’étendirent sur d’anciennes surfaces consacrées à la vigne.

Les oliviers ne remplacèrent pas entièrement la vigne, mais, durant la première moitié du XXe siècle, ils devinrent une composante essentielle du paysage agricole de Cadaqués.

Une huile rare et très appréciée

La culture n’était pas destinée uniquement à la consommation familiale. Au XIXe siècle, Cadaqués comptait des activités liées à la production d’huile, ainsi que des fabriques de salaisons, d’eau-de-vie, de vinaigre et de savon.

La tradition orale rapporte qu’il y eut jusqu’à quatre trulls, ou moulins à huile, dans le village. Pendant la récolte, les familles y apportaient les olives et attendaient pendant qu’elles étaient broyées et pressées. Le froid de l’hiver, l’odeur de la pâte d’olive et la préparation de l’aïoli faisaient partie d’une même scène communautaire. Aujourd’hui, aucun moulin à huile n’est encore en activité à Cadaqués.

L’huile locale acquit une remarquable réputation. Josep Pla la considérait comme l’une des meilleures du pays. Son caractère était attribué aux conditions difficiles dans lesquelles poussaient les arbres : peu de terre, vent, sécheresse et froid. Ces circonstances réduisaient la quantité d’olives, mais pouvaient en concentrer la saveur.

La « llei de Cadaqués »

Parmi les variétés cultivées se distingue la verdal, également connue sous le nom de llei de Cadaqués. Cette variété traditionnelle est étroitement liée à Cadaqués et à El Port de la Selva et elle est reconnue dans le cadre de l’Appellation d’Origine Protégée Oli de l’Empordà.

À ses côtés, on trouve des variétés de l’Empordà comme l’argudell et la corivell, ainsi que des oliviers développés ou greffés sur des ullastres, les oliviers sauvages de la région.

L’expression llei de Cadaqués confère à l’arbre une identité particulièrement locale. Il ne s’agit pas seulement d’un olivier cultivé dans la commune, mais d’une variété dont le nom même conserve la mémoire du territoire.

Les dolls et le transport de l’huile

L’huile était présente dans la vie quotidienne sous des formes qui peuvent aujourd’hui sembler surprenantes. Les célèbres dolls de Cadaqués, généralement associés au transport de l’eau, pouvaient également servir à transporter de l’huile.

Les femmes portaient ces grands récipients verts sur la tête. Lorsqu’ils étaient vides, elles pouvaient les incliner légèrement ; lorsqu’ils contenaient de l’eau ou de l’huile, elles devaient les maintenir à la verticale. Des photographies anciennes témoignent de cette coutume.

Le doll, les oliviers, l’aïoli, les moulins et les murs en pierre sèche appartenaient à un même système domestique et agricole. L’huile n’était pas seulement un ingrédient : elle était le fruit du travail familial et constituait une part importante de l’économie locale.

Le grand gel de 1956

L’événement qui transforma définitivement les oliveraies de Cadaqués fut l’extraordinaire vague de froid de février 1956.

Les températures chutèrent brutalement et de nombreuses branches et troncs se fendirent lorsque la sève gela. Beaucoup d’oliviers moururent ou furent si endommagés qu’il fallut les couper. Les olivassos qui couvraient les anciennes terrasses devinrent beaucoup moins présents dans le paysage.

Le gel porta un coup décisif, mais il ne fut pas la seule cause de l’abandon. L’agriculture traditionnelle traversait déjà une crise : le travail manuel sur des terrasses étroites était coûteux, la mécanisation presque impossible et de nombreux jeunes recherchaient des emplois plus stables.

Parallèlement, le tourisme et la construction commencèrent à offrir de nouvelles perspectives économiques. Les anciennes oliveraies se couvrirent peu à peu de broussailles et de végétation spontanée.

Un paysage abandonné qui n’a pas disparu

Bien que de nombreux oliviers aient cessé d’être cultivés, les structures du paysage demeurèrent. Les murs continuèrent à tracer des lignes horizontales sur les montagnes, tandis que de nombreux arbres repartirent de leurs racines ou survécurent au milieu de la végétation.

En de nombreux endroits, on distingue encore l’ancienne organisation agricole : terrasses en gradins, chemins bordés de pierres, cabanes, oliviers noueux et parcelles envahies par les broussailles. Le paysage peut sembler naturel, mais il conserve partout les traces du travail humain.

L’abandon eut également des conséquences environnementales. Sans entretien, certains murs s’effondrent, la terre accumulée pendant des générations disparaît et la continuité des broussailles augmente, ce qui favorise la propagation des incendies.

Restaurer les oliviers, c’est restaurer le paysage

Au cours des dernières décennies, la culture de la vigne et de l’olivier a connu une reprise modérée au cap de Creus. Les terrasses agricoles et la pierre sèche sont reconnues comme l’une des principales valeurs historiques et paysagères de la région.

Cette reprise ne vise pas à revenir à une production de masse. Cultiver à Cadaqués reste difficile et peu mécanisable. Sa valeur réside dans la conservation des variétés locales, l’entretien des murs et des chemins, la réduction du risque d’incendie, la relance de petites productions d’huile et la transmission de savoirs agricoles qui étaient en train de disparaître.

L’huile obtenue reste rare et très liée à la consommation locale, mais elle suscite de nouveau de l’intérêt en tant que produit doté d’une identité propre.

Les oliviers dans le regard des artistes

Les oliveraies et les murs en pierre sèche font également partie du Cadaqués observé par les écrivains et les peintres. Josep Pla y vit l’expression de l’effort patient de générations entières. Salvador Dalí représenta des chemins, des terrasses et des murs d’ardoise dans de nombreux paysages de jeunesse, comme des éléments indissociables de l’environnement de Portlligat.

Ce n’étaient pas de simples éléments décoratifs. Ces lignes de pierre donnaient de l’ordre et une échelle à un territoire rude. Les oliviers apportaient une teinte vert-gris qui reliait les maisons blanches à l’obscurité de l’ardoise et au bleu de la mer.

Cette relation chromatique peut être interprétée comme une expression du goût populaire de Cadaqués. Elle ne prouve pas que le vert des volets ou des dolls provienne des oliviers, mais elle montre comment le village s’est constitué sa propre palette : blanc de chaux, vert foncé, gris de pierre et bleu méditerranéen.

La mémoire agricole de Cadaqués

L’image actuelle de Cadaqués est profondément associée à la mer et à l’art, mais derrière le village subsiste un autre Cadaqués : celui des familles qui élevèrent des murs pierre après pierre, plantèrent des vignes, prirent soin des oliviers et transportèrent l’eau et l’huile dans de grands récipients en céramique.

Les oliviers racontent comment une communauté survécut sur une terre difficile. Ils permettent aussi de comprendre pourquoi le paysage de Cadaqués est si différent de celui d’autres villages côtiers. La montagne qui semble aujourd’hui sauvage ne fut pas toujours un espace abandonné ; elle fut une construction collective, cultivée et organisée pendant des siècles.

C’est pourquoi restaurer un olivier ou réparer un mur en pierre sèche ne signifie pas seulement conserver un arbre ou remettre un mur en état. Cela signifie maintenir visible une partie essentielle de l’histoire de Cadaqués.


Sources de référence

Observatori del Paisatge de Catalunya : paysage du Cap de Creus et pierre sèche https://content.catpaisatge.net/uploads/G_Fitxa_M2_U6_1f06185307.pdf
Observatori del Paisatge : la « civilisation des murs en pierre sèche » https://www.catpaisatge.net/dossiers/pedra-seca/ca/premsa/13302-pedres-desprotegides
Pobles de Catalunya : le phylloxéra à Cadaqués https://www.poblesdecatalunya.cat/element.php?e=1150
Generalitat de Catalunya : cahier des charges de l'AOP Oli de l'Empordà https://gencat.cat/alimentacio/plec-oli-emporda/
Diari ARA : histoire de l'aïoli, les trulls et les dolls de Cadaqués https://mengem.ara.cat/xefs/historia-unica-l-allioli-cadaques_1_5116161.html