Avant de devenir l'un des villages les plus connus de la Costa Brava, Cadaqués possédait déjà ce que tant d'artistes recherchaient : une lumière changeante, un paysage minéral difficile à trouver ailleurs, une baie abritée et une vie quotidienne marquée par la mer. Son isolement prolongé par voie terrestre a également contribué à préserver son architecture, ses coutumes et sa personnalité propres.
Il n'existe pas de registre complet de toutes les personnes liées à l'art qui sont passées par Cadaqués. Certaines y sont restées pendant des décennies ; d'autres ont effectué une brève visite qui a laissé une empreinte inattendue. Cette sélection réunit les figures les plus pertinentes et les mieux documentées, évitant de transformer l'histoire culturelle du village en une simple accumulation de noms.
Cadaqués n'était pas uniquement un beau décor fréquenté par des personnalités célèbres. Le village a joué un rôle actif dans cette histoire. Certains artistes sont venus pour travailler, mais beaucoup d'autres sont arrivés en quête de tranquillité, de liberté ou d'un mode de vie éloigné des obligations de Paris, Barcelone, Londres ou New York. Bien qu'ils n'aient pas initialement l'intention de créer, le paysage et la vie commune ont fini par entrer dans leurs œuvres.
Eliseu Meifrén : Cadaqués avant les avant-gardes
L'un des premiers grands peintres modernes à avoir entretenu une relation continue avec Cadaqués fut Eliseu Meifrén. En 1886, il s'installa au village avec sa famille et acquit par la suite une maison à Portlligat, où il passa de longues périodes jusqu'à quelques années avant sa mort.
Meifrén peignit de nombreuses marines et vues de Cadaqués. Son importance réside dans le fait d'avoir compris le paysage comme un sujet artistique à part entière, bien avant que le nom du village ne soit associé au surréalisme. Dans ses tableaux, la mer, les maisons blanches et les changements atmosphériques ne sont pas un décor, mais le véritable sujet de l'œuvre.
La famille Pichot et le premier cercle artistique
Entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, la famille Pichot transforma sa maison d'Es Sortell en un lieu de rencontre singulier. Ramon Pichot était peintre, tandis que plusieurs de ses frères et sœurs étaient liés à la musique et à l'opéra. Dans cette maison se mêlaient peinture, concerts, conversations, repas et excursions sur la côte.
L'ambiance n'avait pas le caractère formel d'une académie. C'était une forme de culture vécue au sein du foyer et partagée avec les invités. Les tertulias des Pichot furent fréquentées par des figures marquantes du modernisme, dont Santiago Rusiñol et le sculpteur Manolo Hugué, pour qui ces réunions firent partie de ses premiers environnements artistiques.
L'influence de Ramon Pichot s'avéra particulièrement importante pour le jeune Salvador Dalí. C'est à travers ses peintures que Dalí découvrit l'impressionnisme, visible dans nombre des paysages et marines qu'il réalisa durant sa première période.
1904 : Eugeni d'Ors et Lídia de Cadaqués
En 1904, l'écrivain et philosophe Eugeni d'Ors effectua un bref séjour à Cadaqués et logea chez Lídia Noguer, poissonnière et logeuse.
Cette rencontre eut une conséquence insolite. Lídia développa une fascination intense pour l'écrivain et, lorsque d'Ors publia La ben plantada en 1911, elle en vint à s'identifier à Teresa, la protagoniste du livre. Elle interprétait également les articles que l'auteur publiait dans la presse comme des messages personnels qui lui étaient adressés.
Sa personalité impressionna par la suite Dalí, Lorca et Buñuel. Des années plus tard, d'Ors reconstruisit son histoire dans un livre illustré par Salvador Dalí. Une brève visite finit par faire partie de la mythologie culturelle de Cadaqués.
1910 : Picasso et la géométrie du paysage
À l'été 1910, Pablo Picasso arriva à Cadaqués accompagné de Fernande Olivier et de son ami Ramon Pichot. Il y rencontra le peintre français André Derain et retrouva Eugeni d'Ors.
Le séjour eut lieu à un moment décisif de sa recherche cubiste. Les maisons en terrasses, les montagnes et les formes rocheuses des environs apparurent dans ses tableaux transformées en plans et volumes géométriques. Le paysage de Cadaqués semblait lui offrir une structure naturelle qu'il pouvait décomposer et reconstruire par la peinture.
Le Museu Picasso considère cet été comme une expérience clé dans le développement de son œuvre. Cadaqués n'apparaît pas dans ces tableaux comme une localité pittoresque, mais comme une architecture minérale réduite à des formes essentielles.
Salvador Dalí : un paysage transformé en monde intérieur
Bien que Salvador Dalí soit né à Figueres, Cadaqués fut le paysage fondamental de son enfance et de sa formation artistique. Pendant les étés, il peignait sa famille, la baie, les barques, les maisons et les chemins des environs. Bien avant de devenir surréaliste, il avait déjà développé une relation profonde avec ce territoire.
En 1930, Dalí s'installa avec Gala dans une petite barque de pêcheur à Portlligat, une construction d'à peine vingt-deux mètres carrés sans électricité. Au cours des quarante années suivantes, ils acquirent et connectèrent progressivement d'autres barques jusqu'à former une maison labyrinthique, organique et totalement personnelle.
Portlligat devint résidence, atelier et observatoire. La lumière, les rochers et l'horizon du cap de Creus apparaissent répétitivement dans son œuvre, parfois reconnaissables et d'autres fois transformés en figures, corps ou espaces imaginaires. Dalí n'utilisait pas Cadaqués comme un fond : il transforma sa géographie en une partie de son langage artistique.
Federico García Lorca : la poésie face à la mer
Federico García Lorca visita Cadaqués en avril 1925, invité par la famille Dalí. Pendant son séjour, il lut devant eux Mariana Pineda, qu'il venait d'achever, et la relut plus tard à l'étude notariale du père de Dalí, à Figueres.
La cohabitation entre Lorca et Dalí fut à la fois artistique et personnelle. Ils conversèrent, dessinèrent, se promenèrent et partagèrent des projets. Après ce premier séjour, Lorca commença à travailler sur l'Ode à Salvador Dalí. Il retourna au village en 1927, coïncidant avec les préparatifs de la première de Mariana Pineda, dont les décors avaient été confiés au peintre.
Les photographies prises durant ces étés les montrent tous deux au bord de la mer, encore jeunes et loin de la solennité avec laquelle ils seraient plus tard considérés.
Luis Buñuel : le surréalisme écrit à Cadaqués
À la fin des années 1920, Luis Buñuel passa une semaine intense à Cadaqués à travailler avec Dalí. De cette collaboration naquit le projet d'Un chien andalou, l'un des films fondamentaux du cinéma surréaliste.
Tous deux décidèrent de construire le scénario en évitant toute explication rationnelle des images. Les rêves, les associations inattendues et l'impact visuel remplacèrent la narration conventionnelle. L'isolement de Cadaqués offrit l'espace adéquat pour développer cette façon de travailler.
Buñuel revint en 1930 pendant le tournage de L'âge d'or. Durant ces jours, il filma également Menjant garotes, un petit court métrage domestique dans lequel apparaissent le père et la tante de Dalí mangeant des oursins dans la maison familiale. La scène conserve quelque chose de particulièrement cadaquesenc : une activité quotidienne transformée, presque sans le vouloir, en document artistique.
L'été 1929 : Gala, Éluard et Magritte
En août 1929, un groupe lié au surréalisme parisien arriva à Cadaqués. Il était composé du poète Paul Éluard, de son épouse Gala, de leur fille Cécile, du peintre René Magritte, de Georgette Magritte et de l'écrivain et galeriste Camille Goemans.
La visite changea définitivement la vie de Dalí et Gala. Durant ces jours, la relation entre eux commença. Gala resta auprès du peintre et devint avec le temps sa compagne, administratrice, collaboratrice et principale force motrice.
La rencontre eut lieu parmi les rochers, les chemins et les criques de Cadaqués. L'un des épisodes les plus décisifs de la biographie de Dalí ne se produisit pas dans une galerie parisienne, mais durant un été dans un petit village de pêcheurs.
Josep Pla : le paysage humain
En 1946, Josep Pla vécut à Cadaqués et y écrivit, entre 1946 et 1947, le livre qu'il consacra au village.
Son regard fut différent de celui des peintres et des surréalistes. Pla observa le climat, la pêche, la nourriture, les conversations, le caractère des habitants et la relation entre le paysage et la vie quotidienne. Au lieu de transformer Cadaqués en fantasme, il tenta de comprendre comment ce territoire avait façonné ses habitants.
Son livre constitue l'une des descriptions les plus importantes du Cadaqués antérieur à l'expansion touristique.
Man Ray et Marcel Duchamp : une seconde avant-garde
Pendant les décennies centrales du XXe siècle, Cadaqués accueillit une nouvelle génération internationale. Man Ray passa des périodes considérables au village, mais ce fut Marcel Duchamp qui établit une relation plus continue avec la vie locale.
Des années 1950 jusqu'à sa mort en 1968, Duchamp passait environ trois mois chaque été à Cadaqués. Il ne venait pas chercher la reconnaissance ni l'activité publique. Il se présentait comme un respirateur : quelqu'un qui voulait respirer, penser et rester à l'écart des obligations du monde artistique.
Au village, il était connu surtout comme joueur d'échecs. Chaque après-midi, il descendait au bar Melitón pour trouver des adversaires parmi les habitants et les pêcheurs. Cependant, Cadaqués finit aussi par entrer physiquement dans son œuvre : une vieille porte trouvée dans les environs fut envoyée à New York et incorporée dans son installation secrète Étant donnés.
John Cage, Richard Hamilton et l'art comme jeu
La présence de Duchamp attira d'autres artistes. Dès le début des années 1960, le compositeur John Cage et l'artiste britannique Richard Hamilton voyagèrent plusieurs fois à Cadaqués.
Cage venait pour rendre visite à Duchamp et jouer aux échecs avec lui, bien que la supériorité du maître fît que de nombreuses parties finissaient par se disputer avec son épouse, Teeny. La tranquillité du village convenait particulièrement bien à son intérêt pour le hasard, le silence et les événements quotidiens.
Hamilton finit par acheter une maison. Il naviguait, se reposait et développait des idées qu'il poursuivait ensuite en Angleterre. Il considérait Cadaqués comme une sorte de laboratoire. Il y commença des travaux et réalisa des projets conjoints avec l'artiste suisse Dieter Roth, démontrant que le village n'inspirait plus uniquement des paysages : il pouvait aussi générer de l'expérimentation, de l'humour et de l'art conceptuel.
Antoni Pitxot et les pierres du cap de Creus
Pendant les années 1960, Antoni Pitxot s'installa définitivement à Cadaqués. Membre de la famille Pichot, il devint l'un des collaborateurs les plus proches de Dalí.
Le paysage minéral du cap de Creus conditionna profondément sa peinture. Pitxot ramassait et disposait des pierres jusqu'à y découvrir des visages, des figures et des scènes mythologiques, qu'il transposait ensuite sur la toile. Dans ses œuvres, la pierre ne représente pas simplement le paysage : elle devient personnage.
Sa peinture démontre à quel point la géologie de Cadaqués pouvait devenir une méthode de création.
Bombelli, Harnden et la Galeria Cadaqués
Au début des années 1960, les architectes Peter Harnden et Lanfranco Bombelli choisirent Barcelone et Cadaqués comme bases de travail. Ils construisirent des maisons modernes respectant l'échelle, les volumes blancs et la sobriété de l'architecture locale.
En 1973, après la mort de Harnden, Bombelli prépara un dossier de sérigraphies pour collecter des fonds destinés à aménager la partie du cimetière où son ami devait être enterré. Il installa l'exposition dans l'entrepôt d'une ancienne usine de salaison. L'initiative eut tant de succès que cet espace improvisé devint la Galeria Cadaqués.
La galerie apporta au village des œuvres de Duchamp, Hamilton, John Cage, Joseph Beuys, David Hockney, Jasper Johns et Dieter Roth, entre autres. Tous n'y résidèrent ou ne visitèrent pas nécessairement Cadaqués, mais leurs travaux y trouvèrent l'un des premiers espaces espagnols ouverts aux avant-gardes internationales.
Elle accueillit également des expériences qui dépassaient le format traditionnel d'une exposition. Antoni Muntadas développa Cadaqués Canal Local, une expérience pionnière de télévision communautaire où les habitants devinrent à la fois protagonistes et spectateurs. Antoni Miralda apporta au village des actions participatives où l'art, la fête et la vie quotidienne se confondaient.
Un lieu où l'art pouvait faire partie de la vie
L'histoire artistique de Cadaqués ne peut s'expliquer uniquement comme une succession de visiteurs illustres. Le village offrait quelque chose que les grandes villes ne pouvaient fournir facilement : l'isolement sans solitude, la liberté sans programme et une coexistence directe entre artistes, pêcheurs, habitants et estivants.
Les créateurs ne venaient pas toujours avec l'intention de produire une œuvre. Ils venaient naviguer, converser, jouer aux échecs, manger des oursins, se promener parmi les rochers ou contempler la mer. Cependant, c'est précisément cette absence d'obligations qui permettait l'émergence de nouvelles idées.
Cadaqués passa du paysagisme de Meifrén au modernisme des Pichot ; du cubisme de Picasso à l'univers de Dalí ; de la poésie de Lorca au cinéma de Buñuel ; des échecs de Duchamp à la musique expérimentale de Cage et aux actions participatives de Muntadas.
L'extraordinaire est que tous ces courants purent coexister sans effacer l'identité du village. Chaque artiste trouva un Cadaqués différent, mais aucun ne parvint à l'épuiser. Le lieu resta reconnaissable et, en même temps, capable de se transformer en peinture, poésie, cinéma, architecture, musique et expérimentation.
Pour cette raison, Cadaqués ne doit pas être compris seulement comme un village fréquenté par des artistes. Il fut — et continue d'être — un paysage capable de modifier le regard de ceux qui parviennent jusqu'à lui.



