Il ne s’agit pas d’une palette uniforme, mais d’une combinaison vivante qui varie selon les époques, le type d’habitation et le quartier du village. Les maisons modestes du centre historique, les constructions du front de mer et les demeures modernistes intègrent la couleur de différentes manières, créant une identité visuelle plus variée que ne le laisse supposer l’image conventionnelle des villages méditerranéens.
Parmi toutes ces nuances, le vert foncé possède une force particulièrement reconnaissable. Sa présence récurrente sur les portes et les volets est renforcée par son lien avec le doll, le récipient traditionnel émaillé de couleur verte qui servait autrefois à recueillir et à transporter l’eau et qui est devenu l’un des symboles les plus caractéristiques de Cadaqués. Le bleu, quant à lui, évoque le paysage maritime et acquiert une importance particulière dans certaines constructions modernistes, tandis que les rouges, les grenats et les tons terreux apportent du contraste et rappellent la tradition céramique de l’Empordà.
Au-delà du cliché méditerranéen du blanc et du bleu
L’association du blanc et du bleu est devenue une image générique des villages côtiers méditerranéens, bien qu’elle n’ait jamais constitué une règle commune à l’ensemble du bassin. Chaque localité a développé ses propres solutions en fonction de ses matériaux, de ses métiers, de ses échanges commerciaux et des transformations successives de ses bâtiments. Cadaqués partage le blanc de nombreuses architectures littorales, mais son identité visuelle est plus complexe et moins uniforme.
L’isolement historique de la population a contribué à préserver des caractéristiques propres — de la langue et des coutumes jusqu’à certaines formes de construction —, sans pour autant donner naissance à une palette entièrement figée. Le centre historique, les modestes maisons de pêcheurs et les demeures modernistes du front de mer appartiennent à des époques et à des contextes différents. Elles ne doivent donc pas être interprétées comme si elles avaient toutes répondu à une seule et même règle chromatique.
Le blanc : la base véritablement prédominante
Les sources patrimoniales décrivent Cadaqués à travers ses façades blanchies ou chaulées, ses rues en pente, sa pierre et son paysage d’oliviers. L’image générale du village naît donc du contraste entre de grandes surfaces blanches et une série d’éléments colorés de plus petites dimensions.
Le chaulage n’avait pas uniquement une fonction décorative. Dans la construction traditionnelle, les couches de chaux servaient de finition protectrice pour les murs, limitaient la pénétration de la pluie et favorisaient le séchage des maçonneries perméables. De la même manière, les menuiseries extérieures devaient être repeintes régulièrement afin de protéger le bois des intempéries. Cette fonction explique pourquoi les façades et les volets étaient entretenus et repeints, mais elle ne permet pas, à elle seule, de déterminer pourquoi une couleur précise était choisie.
Le vert, le bleu ou le rouge prédominent-ils ?
La réponse la plus rigoureuse est qu’après le blanc, aucun vainqueur ne peut être clairement établi. Le vert foncé apparaît fréquemment sur les portes, les grands portails et les volets. Le bleu — du cobalt au turquoise — est très visible sur les façades et les menuiseries et est devenu une couleur particulièrement photogénique. Le rouge, le grenat et les ocres agissent comme des contrepoints plus chauds, présents sur les portes, les moulures, les céramiques et certains détails architecturaux.
La perception varie également selon la zone observée. Le vert profond peut se distinguer sur les maisons les plus sobres, tandis que les bleus et les compositions polychromes attirent davantage l’attention sur la promenade maritime et dans l’architecture moderniste. Par ailleurs, les restaurations et les repeints successifs empêchent de considérer l’aspect actuel du village comme une image intacte d’une seule et même époque.
Le vert et le doll : un lien documenté
L’argument le plus solide permettant de considérer le vert comme une couleur identitaire de Cadaqués ne réside pas dans une prétendue réglementation concernant les volets, mais dans le doll de Cadaqués. Le Museu del Càntir le décrit comme un récipient muni d’un bec et de trois anses, entièrement émaillé de vert, caractéristique de Cadaqués et fabriqué à l’origine à Figueres. Il servait à recueillir et à transporter l’eau, et sa forme permettait de le porter sur la tête et d’en verser facilement le contenu.
La documentation spécialisée précise que, lorsque les derniers ateliers de Figueres cessèrent leur activité au début des années 1970, certains potiers de La Bisbal poursuivirent sa fabrication. Il convient donc de préciser la chronologie : Figueres fut le centre de production traditionnel, tandis que La Bisbal prit le relais à une époque plus récente.
Le vert du doll ne provenait pas de la même peinture que celle utilisée sur le bois. Il s’agissait d’une finition en céramique émaillée. Le Terracotta Museu explique que la céramique traditionnelle de La Bisbal utilisait une palette composée de tons paille, de rouges et de verts, et que le vert était obtenu en incorporant de l’oxyde de cuivre à la glaçure. Les portes et les dolls partageaient donc une proximité chromatique, mais ni le même matériau ni la même technique.
Le bleu : modernisme, mer et représentation visuelle
Le bleu possède une autre forme de force symbolique. Il est immédiatement associé à la mer et au ciel, mais Cadaqués possède également un exemple architectural exceptionnel : la Casa Serinyana, également appelée Casa Blaua, construite entre 1913 et 1915. Son nom confirme que le bleu n’est pas un ajout touristique récent, mais une couleur historiquement présente dans l’architecture locale.
Les sources officielles indiquent que plusieurs demeures modernistes du front de mer furent commandées par des habitants de Cadaqués ayant fait fortune en Amérique, et que certaines s’inspiraient de l’architecture cubaine. Cette influence se manifeste dans la richesse des couleurs vives et dans le caractère spectaculaire des matériaux. Le bleu y acquiert une présence ornementale particulièrement marquée, mais il ne doit pas être généralisé à toutes les maisons du village comme s’il avait existé une obligation générale de les peindre en bleu.
Le rouge, la terre cuite et les accents chaleureux
Le rouge et le grenat sont moins dominants dans les vues panoramiques, mais ils jouent un rôle important dans la compréhension de la diversité locale. Ils apparaissent sur les menuiseries, les moulures, les fleurs, les pièces en céramique et dans les nuances de terre. La poterie traditionnelle de l’Empordà associait précisément les verts aux rouges et aux jaunes paille, ce qui montre que la culture matérielle de la région n’a jamais été monochrome.
Dans l’architecture moderniste, les tons chauds équilibrent également les bleus et les verts. Il ne serait pas exact de leur attribuer une seule origine : ils peuvent provenir de la céramique, des pigments disponibles à l’époque, des goûts du propriétaire, d’influences rapportées d’Amérique ou de restaurations postérieures. Ce qui est documenté, c’est la volonté d’utiliser la couleur dans une partie de ces demeures, et non l’existence d’une hiérarchie fixe entre les différentes teintes.
De la fonction pratique au goût populaire
La peinture protégeait le bois, les volets régulaient la lumière, la chaleur et le vent, et la chaux préservait les murs. Cependant, la répétition de ces solutions a produit bien davantage qu’une simple réponse pratique : elle a créé une esthétique collective. Le blanc servait de fond commun, la pierre grise ancrait le village dans son environnement, tandis que le vert, le bleu et le rouge introduisaient du rythme, du contraste et de la personnalité.
Le lien entre le vert, les oliviers et la végétation du cap de Creus peut sembler visuellement convaincant, mais il doit être compris comme une lecture esthétique du paysage, et non comme une cause historique démontrée. Il en va de même pour l’association entre le bleu et la mer : elle contribue à expliquer notre perception actuelle, mais elle ne suffit pas à reconstituer l’origine de chaque surface peinte.
Une palette propre, et non un code fondé sur une seule couleur
La description la plus fidèle de Cadaqués serait celle d’un village aux façades blanches et à la pierre grise, animé par des menuiseries vertes et bleues ainsi que par des accents rouges, grenat, ocre et céramiques. Le blanc est la couleur prédominante ; parmi les couleurs secondaires, aucune majorité quantitative n’a été démontrée.
Le vert conserve néanmoins une singularité particulière. Non pas parce qu’il serait possible de prouver que toutes les maisons l’utilisaient davantage que le bleu, mais parce qu’il relie l’architecture quotidienne à l’un des objets les plus caractéristiques de la mémoire locale : le doll. Le bleu apporte l’image maritime et moderniste, tandis que les tons rouges et terreux évoquent la céramique et la polychromie des maisons des Indianos. Ensemble, ils composent une identité plus riche et plus authentique que le cliché uniforme du blanc et du bleu.



